Ne touchez pas au facteur temps

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Maxime Lauzier

Publié le 20 janvier 2018 à 11h00

Yogi Berra a déjà dit à propos d’une partie de baseball: « C’est pas fini, tant que c’est pas fini ». Par ces sages paroles, on identifie clairement ce qui différencie le baseball des autres sports majeurs : le facteur temps. Un match de baseball n’est pas une course. Il ne l’a jamais été. Pas d’horloge, pas de sirène de fin de match définie, pas de mi-temps et surtout pas de chronomètre.

Le dossier de l’horloge d’artillerie – ainsi baptisée par le collègue François Doyon – qui donnera un compte à rebours de 20 secondes au lanceur pour s’exécuter entre chaque lancer sera vraisemblablement mis de l’avant dès la prochaine saison. Pour 2018, le cadran (pitch clock) sera en fonction seulement lorsque les buts seront déserts, mais l’objectif à long terme est d’en faire une règle en tout temps. Rob Manfred et l’exécutif semble vouloir aller unilatéralement, à l’encontre de l’opinion de l’Association des joueurs, et imposer le changement sans qu’il n’y ait consensus entre les parties.

La MLBPA veut du changement, mais pas celui-là

Les joueurs représentants de la MLBPA, dont le releveur Andrew Miller, sont parfaitement conscients que la durée moyenne d’une partie représente un problème qui se doit d’être adressé, mais l’ajout d’un chronomètre va à l’encontre des racines historiques du sport. Raccourcir les révisions vidéos et être plus stricte dans le respect du temps alloué entre les manches sont, entre autres, les solutions qu’ils apportent pour ne pas avoir recours à un cadran.

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Évidemment, dans ce dossier, je me range du côté des joueurs. Ajouter un chronomètre entre chacun des lancers vient complètement changer la préparation du lanceur et psychologiquement, sa bataille avec le frappeur. Ces moments intenses entre l’as lanceur d’une formation et le meilleur frappeur de l’autre où la différence entre un retrait et un coup sûr détermine la victoire ou la défaite. Ces moments magiques constituent la fondation de ce merveilleux sport. Y imposer quelconque restriction me rend déjà triste.

Les mesures entamées

En 2015, pour pallier au problème, la ligue a instauré deux nouveaux règlements. Le temps alloué entre les manches et l’obligation du frappeur qui doit garder un pied dans la boîte entre les lancers. L’impact sur le temps de jeu a été immédiat, diminuant de près de six minutes la durée moyenne d’un match. Malheureusement, ça n’a pas duré et en 2017, un record a été fracassé avec une moyenne de 3h05 par rencontre. L’ajout des reprises vidéos a certainement contribué à ajouter plusieurs minutes.

En 2017, les lanceurs ont pris en moyenne 22 secondes entre chaque lancer. Ainsi, avec le cadran de 20 secondes, Manfred tente de diminuer de quelques secondes ce temps précieux qui appartient au lanceur. En se basant sur les grands nombres, on viendra diminuer la durée totale d’une partie de baseball.

Le chronomètre fera son entrée dans les stades en 2018. Photo : MLB.com

La situation actuelle

Ce qui me tracasse dans toute cette histoire, c’est de constater, malgré tout ce « fléau », que le sport est en constante hausse de popularité. Selon le Remington Research Group qui effectue des sondages auprès des Américains, en 2017, la MLB a surpassé la NFL pour s’emparer du sommet de popularité des sports professionnels. Les séries éliminatoires ont captivé 61% des répondants contre 29% qui ne les ont pas trouvé intéressantes (10% d’indifférents). Une statistique révélatrice lorsque l’on considère que la plupart des matchs éliminatoires ont duré plus de 3 heures 30 minutes.

Mon constat : c’est l’offensive qui allonge les matchs. Dans notre ère, il y a plus de points, plus de coups sûrs, plus de circuits et, par le fait même, plus de changements de lanceurs. Les équipes se tournent davantage vers l’offensive pour bâtir le futur et la relève pour constituer leur stratégie. Les partants ne dépassent pratiquement plus la septième manche. Elles sont là les nombreuses minutes « perdues ». Mais qui va réellement s’en plaindre? Qui se plaindra que trop de matchs se terminent 9 à 6?

Les lanceurs devront s’ajuster à l’horloge. Photo: USA Today

Baseball 2.0?

Lorsque la NBA a adopté son règlement du cadran de 24 secondes pour lancer (shot clock), on venait pallier à un problème du déroulement du jeu. Une équipe prenait les devants et pouvait garder le ballon en sa possession aussi longtemps qu’elle le voulait. C’est une tout autre histoire au baseball. On veut améliorer la durée d’une partie, certainement pas le jeu.

Avec la nouvelle règle du chronomètre qui entrera en vigueur très probablement le 1er février prochain lors de la réunion des propriétaires, le lanceur devra maintenant se concentrer sur un aspect extérieur à la partie de balle. Un tic-tac qui lui ajoutera certainement une pression supplémentaire (comme si avoir le sort de son équipe entre les mains n’était pas suffisant). S’il ne lance pas avant le buzzer, une balle sera ajoutée au compte. Si le frappeur ne respecte pas le 20 secondes, une prise sera ajoutée. C’est du baseball 2.0 sans les améliorations.

Vous comprendrez que, pour les joueurs, toutes les raisons sont bonnes pour être inquiets. On vient chambarder le déroulement et la psychologie d’une partie de baseball. Dans l’espoir de diminuer de quelques minutes la durée d’un match, on vient modifier les institutions et démolir ce qui faisait la beauté et l’originalité de ce merveilleux sport. Vous pouvez diminuer le nombre de lancers de réchauffement, diminuer le nombre de reprises vidéos, limiter le nombre de visites au monticule, mais je vous en prie, ne touchez pas au joyau historique que constitue un match de baseball.

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