Marcher avant de courir : l’ère de la balle morte

Comme tout autre sport professionnel, le baseball a subi une lente évolution à travers l’histoire. Certains évènements ont directement affecté cette évolution. Nous avons assisté récemment à la fin de l’ère des stéroïdes et l’ajout des reprises vidéo.

Revenons au début du vingtième siècle pour démystifier une période qui a forgé les bases du sport tel qu’on le connaît aujourd’hui. C’est l’ère de la balle morte, traduction libre de Dead Ball Era, une période qui couvre les années 1900 à 1920.

Roger Bresnahan, receveur. (1918) (Domaine public)
Roger Bresnahan, receveur.  (1908)-(Domaine public)

La balle

Dans les premières années (1850-1876), les balles étaient artisanales et souvent faites à la main par les lanceurs eux-mêmes. Pas étonnant donc de lire des récits parlant de balles qui différaient de grosseur et de poids pendant ces années. Ces balles étaient très molles, comparativement aux balles modernes.

La Ligue nationale fut créée en 1876. Cette même année, le lanceur des White Stockings de Chicago Albert G. Spalding propose un modèle de balle avec un noyau de caoutchouc. La Ligue l’acceptera comme balle officielle en 1880. C’était le début de l’entreprise Spalding et d’une certaine uniformité au niveau des balles utilisées dans la Ligue nationale.

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L'ère de la balle morte (1900 à 1919) 3

La Ligue américaine voit le jour comme circuit mineur en 1893 sous le nom de Western League, mais est reconnue comme ligue majeure en 1901. C’était le début des deux ligues majeures qui existent encore aujourd’hui. En 1903, la première Série mondiale est disputée entre les Pirates de Pittsburgh et les Americans de Boston (ancêtres des Red Sox). Un certain Cy Young est en uniforme pour Boston. D’ailleurs, Young, Christy Mathewson (New York) et Walter Johnson (Washington) ont été les meilleurs lanceurs de cette période et de l’histoire.

Si l’on se fie aux statistiques, le noyau de caoutchouc utilisé dans les balles Spalding donne l’avantage aux lanceurs. De 1901 à 1910, il se marque en moyenne 3,94 points par match dans les majeures et l’on frappe pour 0,13 circuit par match.* Ce taux fut à son plus bas en 1908 avec 3,4 points marqués par match.

Cette période est caractérisée par de bas pointages. Les équipes doivent adopter des stratégies comme le frappe-et-court, l’amorti sacrifice, les simples et les buts volés pour espérer l’emporter.

Les bâtons qu’utilisent les frappeurs sont relativement lourds, selon les standards modernes. Les joueurs le tenaient très serré et réagissaient au lancer, plutôt que d’adopter une approche agressive. Les maîtres de cette technique furent Ty Cobb, Honus Wagner et Shoeless Joe Jackson.

L'ère de la balle morte (1900 à 1919)
Balle officielle de la Ligue nationale 1908-1909 (Domaine public)

Vers 1909, les joueurs et les amateurs se plaignent du manque de points dans les matchs. Cette année-là, une balle avec un noyau de liège est commercialisée par la compagnie Reach. Elle sera utilisée par la Ligue américaine dès le début de la saison 1911. La compagnie Spalding, qui approvisionne la Ligue nationale, emboîte immédiatement le pas avec sa propre balle au noyau de liège.

Grâce à cette nouvelle balle, l’offensive est en hausse au cours des deux années suivantes. La moyenne au bâton du circuit junior passe de ,243 à ,273 de 1910 à 1911. Celle du circuit sénior passe de ,256 à ,272 de 1910 à 1912.

Deux légendes du baseball connaissent leur meilleure campagne en carrière lors de la saison 1911. Ty Cobb frappe pour ,420 avec 248 coups sûrs et Shoeless Joe Jackson maintient une moyenne de ,408 avec 233 coups sûrs. Avec la moyenne de ,409 de Cobb en 1912, ce fut les trois seules fois que quiconque frappa au-dessus de ,400 entre 1902 et 1919.

Le retour du balancier ?

Ce regain soudain de l’offensive s’avère éphémère. Lors de la saison 1913, les lanceurs reprennent le contrôle, grâce, notamment, à deux types de lancers. La (balle crachat) et la Emery Ball**. Ces deux lancers ont en commun de modifier l’aspect de la balle pour donner un avantage au lanceur.

La spitball consiste à cracher sur la balle avec de la salive et/ou du mucus dans le but de rendre la balle glissante et éliminer un peu de friction lors du relâchement de la balle. Ce qui pouvait donner, par exemple, une balle rapide avec un mouvement de balle papillon. Chez les lanceurs chiqueurs de tabac, leur salive était brunâtre. Une fois appliquée sur une partie de la balle, elle devenait difficile à voir pour les frappeurs. La spitball est acceptée par les deux ligues pendant l’ère de la balle morte.

La Emery Ball est une balle altérée par une éraflure ou une marque, en étant frottée sur une surface plus dure. Tout ça dans le but de défaire l’aspect sphérique de la balle. De cette manière, quand la balle effectue ses rotations, la friction de l’air s’y trouve inégale des deux côtés, ce qui donne beaucoup plus de mouvements aux lancers.

Le Manitobin Russell Ford en 1911. Il a découvert la Emery Ball en lançant accidentellement la balle sur un mur de ciment pendant un réchauffmeent en 1908. (domaine public
Le Manitobain Russell Ford en 1911. Il a découvert la Emery Ball en lançant accidentellement la balle sur un mur de ciment pendant un réchauffement en 1908. (Domaine public)

Qu’est-ce qui explique l’ère de la balle morte ?

Les balles devaient être utilisées pendant longtemps avant d’être remplacées. Il n’était pas rare de les voir dans le match pour plus de 100 lancers. Plus la partie avançait, plus la balle devenait molle et sale, donc très difficile à voir pour les frappeurs. L’éclairage dans les stades ne vit le jour qu’à la fin des années 1930.

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Un changement de règlement important est adopté par la Ligue nationale en 1901 et par le circuit junior en 1903. La fausse balle devient une prise, sauf pour la troisième, bien sûr. Avant ces dates, un frappeur pouvait accumuler les fausses balles sans qu’elles ne soient comptabilisées pour des prises, sauf dans le cas d’un amorti.

Plusieurs terrains étaient beaucoup plus grands que ceux d’aujourd’hui. Par exemple, le West Side Grounds (1893-1915) des Cubs de Chicago mesurait 560 pieds, du marbre à la clôture du champ centre. Pour le Huntington Avenue Grounds (des Red Sox de Boston), 635 pieds. Ty Cobb a déjà dit du Braves Field que personne ne réussirait à y frapper un circuit.

West Side Grounds, domicile des Cubs de Chicago. (1908) (Domaine public)
West Side Grounds, domicile des Cubs de Chicago. (1908)-(Domaine public)

La fin d’une époque

Les historiens ne s’entendent pas sur les raisons exactes de la fin abrupte de l’ère de la balle morte, mais voici les hypothèses les plus plausibles.

Le 16 août 1920, l’artilleur à la balle sous-marine Carl Mays des Yankees atteint Ray Chapman des Indians à la tempe avec une spitball. Chapman décède des suites de sa blessure. La visibilité de la balle étant en cause dans cet incident, la Ligue décide d’adopter une nouvelle réglementation. Elle décide de remplacer la balle dès qu’elle est sale.

Cette même année, la spitball et la Emery Ball sont interdites. Il est désormais interdit d’altérer l’aspect de la balle de quelque manière que ce soit. Fait étrange, sept lanceurs ayant construit leur carrière en fonction de ce type de lancer se voient octroyer le droit de continuer à l’utiliser pour le reste de leur carrière.

Dès 1920, les balles sont fabriquées à base de fil de laine australienne. Ce matériel les rend plus forte et permet à la balle d’être filée plus serrée. Cette dernière est alors surnommée la Jack Rabbit Ball. De 3,88 points et 0,20 circuit par matchs en 1919, on passe à 5,13 points et 0,48 circuit par match en 1925.

Le scandale des Black Sox, où des joueurs des White Sox de Chicago ont accepté de truquer des matchs pour de l’argent, est venu assombrir la Ligue lors de la Série mondiale de 1919 et compromettre son avenir. La Ligue devait donc adopter d’importants changements à l’aube de la saison 1920.

En 1919, un dénommé Babe Ruth, avec son style agressif au bâton, pulvérise un record en cognant 29 circuits. Il a assurément inspiré une génération de frappeurs à essayer de l’imiter.

Babe Ruth et son style agressif au bâton. (Domaine public)
Babe Ruth (autour de 1922). (Domaine public)

Dans un sport où l’aspect le plus excitant est de frapper la balle, la survie et la prospérité du sport devait passer par l’offensive et les coups de circuit. Heureusement pour le baseball, le sauveur était à l’aube d’être prophète en son pays.

*toutes les statistiques de cet article sont tirées de https://www.baseball-reference.com/leagues/MLB/bat.shtml
** aucun équivalent français n’a été trouvé avec satisfaction. Elle est aussi appelée « scuffed ball » ou « doctored ball ».

BIBLIOGRAPHIE WEB

https://bleacherreport.com/articles/1676509-the-evolution-of-the-baseball-from-the-dead-ball-era-through-today

https://www.historicbaseball.com/fea/era_deadball.html

https://thebaseballattic.wordpress.com/2014/02/25/the-dead-ball-era/

https://www.thebaseballpage.com/history/dead-ball-era

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Xavier Gauthier
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